Avant même de la soumettre à une réflexion critique, il place la nation au tout premier rang des acteurs qui font l’histoire. Et, naturellement, la nation qu’il a d’abord en vue, c’est celle à laquelle il sait appartenir. Ainsi, dès la première prise de position publique que constitue la conférence qu’il consacre en 1911, dans sa ville natale d’Alcalá, au « problème espagnol », c’est la situation de la « nation espagnole » qui est au coeur de ses préoccupations : les maux dont elle souffre lui ont inspiré, comme aux jeunes hommes de sa génération, « autant de honte que d’indignation 1 ». Retard économique, corruption politique, démoralisation sociale participent à un constat radical : « Comme il n’y a pas d’idéal national, nous vivons en castes ; les unes haïssent, les autres ont peur ; les unes ravalent leur fureur, les autres exploitent les furieux, et nous nous voilà ainsi, l’arme au bras, en attendant l’heure de nous déchirer 2. » Aussi tout son discours appelle-t-il les hommes de sa génération à se retrousser les manches pour reconstruire une nation qui n’est devant leurs yeux qu’un champ de ruines.
Pour cette tâche, il invite ses auditeurs à se saisir de deux outils institutionnels pour les mettre au service de la nation. Le premier, qu’il nomme « localisme », cherche à ressusciter la vie civique et démocratique dans le cadre municipal, là où se trouve « la société politique la plus proche de nous », pour en faire « une école de citoyens ». Encore faut-il avoir soin que cet esprit local ne dégénère, soit en tournant en « un sentiment d’hostilité et de hargne de village à village, de ville à ville, de région à région, refusant de comprendre leurs idées respectives et aspirations propres en rendant impossible leur conciliation supérieure », soit encore en se dégradant en « un traditionalisme sentimental et creux » se contentant de célébrer les gloires locales 3.
Pour Azaña, la ferveur envers le terroir originel ne doit donc pas étouffer le sentiment d’appartenance à la communauté nationale. D’ailleurs, il ne transige pas pour en appeler à « l’autre instrument de la transformation » de la nation, c’est-à-dire à l’État en tant qu’« organe protecteur et défenseur de la culture et que chargé de la définition de droits ». Tout en prenant soin cependant de récuser « l’écrasant centralisme » dont la France de la Convention avait donné l’exemple, il voit dans ce même État « l’unique Dieu de qui nous pouvons attendre ce miracle » consistant à rendre et imposer la (...)