Arkheia, revue d'histoire

Manuel Azaña dans la nouvelle édition de ses oeuvres complètes

Par Santos Julia
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Article publié dans
Azana 2 / hors série
Santos Julia professeur d’histoire sociale et de pensée politique à l’UNED, est l’auteur d’Une Histoire de l’Espagne moderne et de Histoire de deux Espagnes.

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Au vu des milliers de pages que compte la nouvelle édition de ses oeuvres complètes, on pourrait demander, ou se demander, si cela peut avoir un sens de nos jours de lire Manuel Azaña. À cela on ne peut que répondre sans hésiter : oui, bien sûr. Et d’abord pour le plaisir. Azaña parlait merveilleusement le castillan : nul autre, dans le monde politique espagnol du siècle passé, n’a su condenser une telle intensité, une telle richesse lexicale, tant de connaissance de la tradition, une telle finesse dans l’analyse politique et autant d’émotion dans un seul et même texte, créé au moment même de le prononcer. Personne non plus n’a su accorder le ton au contenu avec la retenue passionnée et l’admirable clarté de ses discours, qui forment une part substantielle de son oeuvre. Aujourd’hui que nous avons eu l’occasion, inespérée, d’entendre sa voix dans son dernier discours, celui prononcé à Barcelone deux ans après le début de la guerre, il nous est plus facile de comprendre l’émotion que ressentit Amadeu Hurtado lorsque Azaña conclut son intervention parlementaire sur le statut de la Catalogne en invitant à « saluer joyeusement toutes les aurores prêtes à lever les paupières sur le sol d’Espagne » ; ou les larmes qui embuèrent les yeux de María Zambrano murmurant à voix basse « Don Manuel, Don Manuel », quand à Valence après avoir déjà traversé un long temps de guerre, le président de la République dit avec une fêlure imperceptible de la voix : « La paix viendra et j’espère que vous serez tous comblés de joie. Moi, non ». Il ne s’agit pas seulement d’une maîtrise suprême de la langue espagnole. C’est une parole qui crée une politique à partir du savoir, de l’expérience et des émotions intimes, accumulés durant des années de lectures et dedébats. Elle jaillit aussi de sa capacité à rassembler desvolontés dispersées, à dégager des espaces de rencontre entre les partis composant la coalition gouvernementale ou appelés à former une coalition en vue des élections. Ce n’est pas rien, certainement, de découvrir une de ces leçons, prononcées dans un castillan admirable - selon les termes de El Sol -, traitant du statut de la Catalogne, du rôle de l’Église catholique dans la société et de ses relations avec l’État, du lien de la nation avec la République, de ce que l’État peut attendre de ses forces armées : Azaña a parlé de tout cela, et en lui se résument l’élan, l’idéal réformateur, la formidable ambition d’action qui a accompagné la naissance de la République. Mais ce qui donne à sa parole une valeur singulière, c’est qu’elle est l’aboutissement et le sommet de la tradition libérale espagnole, née dans le Cadix de la résistance à l’envahisseur français, brisée par la réaction absolutiste, surgie à nouveau dans cette alternance d’avancées et de reculs qu’était la politique espagnole aux yeux (...)

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