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Le massacre de Katyn : un crime ordonné par Staline

Par Gilbert Beaubatie
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Article publié dans
Seconde Guerre mondiale

Le 26 novembre 2010, la Douma, chambre basse du Parlement russe, a adopté en première lecture une déclaration attribuant la responsabilité du massacre de Katyn au NKVD, la police secrète de Joseph Staline. Si "les documents publiés, restés de nombreuses années dans les archives secrètes, ne font que dévoiler l’ampleur de cette terrible tragédie", ils témoignent aussi du fait que ce crime a été commis "sur ordre personnel de Staline et d’autres dirigeants soviétiques". Soixante-dix ans après, ce que des historiens ont depuis longtemps révélé et établi, est enfin officialisé !

Ce massacre, présenté par la propagande communiste comme un forfait commis par les nazis, a été dévoilé une première fois en 1943 par les Allemands qui occupaient alors la partie occidentale de l’URSS depuis septembre 1939. Tout a commencé après le 17 septembre 1939, jour où l’Armée rouge, conformément au protocole secret du pacte germano-soviétique signé le 23 août, a envahi et occupé une partie du territoire polonais. Le NKVD a procédé à l’arrestation de plus de 20 000 militaires, qui ont été ensuite transférés dans plusieurs camps (Starobielsk, Kozielsk et Ostachkov) et prisons de Biélorussie et d’Ukraine.

Le 5 mars 1940, dans une lettre "strictement confidentielle" qu’il adresse à Staline, le chef du NKVD Béria propose de "liquider" les prisonniers de guerre polonais. Proposition qui est approuvée et signée par les membres du Politburo (Staline, Vorochilov, Molotov, Mikoyan, Kalinine et Kaganovitch). Staline ordonne l’exécution d’au moins 25 700 Polonais, considérés comme des "ennemis incorrigibles", soupçonnés d’attendre seulement "d’être libérés pour participer activement à la lutte contre le pouvoir soviétique". Courant mars et avril 1940, le directeur des Affaires des prisonniers de guerre du NKVD, Soptounienko, constitue des groupes de 100 à 150 prisonniers, qui sont confiés aux commandants des régions du NKVD de Smolensk (3), de Kharkov (4) et de Kalinine (5). La planification du transport par voie ferrée est confiée à Milstein, responsable de la direction supérieure des transports du NKVD. 4 404 officiers, détenus à Kozielsk, vont ainsi être dirigés vers Katyn et massacrés (1).

La découverte de fosses communes à Katyn a été annoncée dans la nuit du 12 au 13 avril 1943 par la radio allemande : "Il a été trouvé un fossé de 28 mètres sur 16 dans lequel étaient empilés en douze couches les cadavres de 3000 officiers polonais (...) vêtus de leurs uniformes, certains étaient ligotés, tous avaient des blessures par balle dans la nuque". Quatre jours plus tard, le gouvernement polonais parti en exil à Londres demande une enquête de la Croix-Rouge internationale. Mais, la veille, une pareille demande a déjà été formulée par la Croix-Rouge de l’Allemagne nazie. Le 23 avril, la requête polonaise ayant été rejetée au motif que l’URSS s’y est opposée, les nazis, "experts en barbarie autant qu’en propagande" (2) vont s’empresser d’inviter à se rendre à Katyn une commission internationale formée "des représentants les plus éminents de la médecine légale et des criminalistes les plus réputés d’Europe ainsi que des professeurs des diverses facultés de médecine". Parmi eux le professeur François Naville, de l’Université de Genève, antinazi déclaré qui pourtant a accepté l’offre allemande, "pour rendre service aux Polonais et à la vérité". Après la guerre, il attestera qu’il a pu, comme les autres experts, avoir pu travailler librement, et avoir signé le rapport des expertises sans la moindre pression. Du 28 au 30 avril 1943, la commission internationale, sous la conduite du docteur Conti, "Führer de la Santé du Reich", s’est donc rendue sur les lieux pour procéder à un examen et "faire un rapport objectif sur les données de l’affaire". Une semaine plus tard, la presse corrézienne a pu porter à la connaissance de ses lecteurs les résultats de l’enquête.

Des conclusions "accablantes pour les Soviets" (6)

La commission a d’abord interrogé plusieurs témoins russes qui ont confirmé qu’au cours des mois de mars et d’avril 1940 des trains ont amené, presque chaque jour, de nombreux officiers polonais à la gare de Gniesdovo. Transportés ensuite dans des voitures cellulaires jusqu’aux bois de Katyn, ils ne les ont plus jamais revus. On estime que les sept fosses qui ont été ouvertes peuvent contenir environ 2500 cadavres d’officiers, dont neuf ont été disséqués et d’autres soumis à un examen médico-légal. Les expertises ont donné les résultats suivants : "Pour tous les cadavres exhumés jusqu’à présent, sans aucune exception, la mort a été attribuée à un coup de feu dans la nuque. Le mode d’éclatement du crâne et la présence de fumée de poudre au voisinage de la blessure ainsi que d’autres constatations, permettant de localiser l’entrée du projectile, indiquant qu’il s’agit en l’espèce de coups tirés à bout portant ou de très près de la victime. De plus la direction du projectile sauf quelques déviations sans importance, est semblable dans tous les cas. Cette similitude extraordinaire des blessures et de leur localisation dans une partie très étroite de la partie postérieure du crâne permet de conclure que les exécuteurs étaient particulièrement expérimentés". Le rapport précise aussi que "sur plusieurs cadavres, il a été possible de reconnaître des traces toujours semblables de ligotage des mains" et que "dans certains cas, on a pu constater sur les effets et sur l’épiderme des coups de baïonnette à section quadrangulaire et à quatre tranchants. Le mode de ligotage est analogue à celui qui a été constaté sur des cadavres russes qui ont été exhumés à Katyn et qui avaient été enterrés à une époque antérieure". Les enquêteurs ont de plus constaté "que des coups de feu à la nuque, tirés sur des civils, prouvent une égale expérience des exécuteurs", que "les uniformes des cadavres exhumés présentaient sans contestations possibles les caractéristiques d’uniformes polonais tant dans l’ensemble que dans les détails, notamment en ce qui concerne les boutons, les galons, les décorations, la forme des bottes, les marques portées sur le linge". Ces uniformes "appartiennent à la tenue d’hiver" : des fourrures, des vestes de cuir, des gilets tricotés, des bottes d’officiers et "la casquette bien connue des officiers polonais". Les documents qui ont été recueillis (carnets de route, portefeuilles, journaux) remontent à la période qui s’étend de l’automne 1939 jusqu’aux mois de mars et d’avril 1940. La date la plus extrême ayant été trouvée est celle qui a été fournie par un journal russe du 22 avril 1940. Bref, à partir de tous les indices relevés, de toutes les constatations faites, il a été possible de reconstituer le déroulement de ce massacre collectif et de le replacer dans son contexte historique. Depuis la disparition de l’URSS en 1991, des archives inédites ont été explorées et des témoins ont parlé. L’un d’eux, chef du NKVD de Kalinine, a reconnu qu’"on tuait tous les jours, même le 1er mai (...) 250 hommes par jour, tout un mois. Même le 1er mai !" 44 fonctionnaires du NKVD ont bénéficié d’une prime mensuelle de 800 roubles chacun "pour avoir exécuté de manière efficace des devoirs spéciaux".

Le massacre de Katyn (7) a été révélé par les Allemands au mois d’avril 1943, mais jusqu’en 1990, la responsabilité a été continûment rejetée sur l’Allemagne nazie. Le 13 octobre 1990, Mikhaïl Gorbatchev enfin a reconnu pour la première fois la responsabilité de Staline. Mais, une enquête, ouverte par la justice militaire russe, a été classée en 2004. Cette année, au cours d’un visite officielle à Katyn, le premier ministre Vladimir Poutine, a dénoncé un demi-siècle de "mensonges cyniques" et un crime "injustifiable". Et d’insister sur la nécessité de "reconstituer la vérité et la justice historique". Avec le présent vote de la Douma, une étape historique vient d’être à coup sûr franchie. Certains se demandent "A quoi sert l’Histoire ?" Réponse : à confondre et à faire taire les négationnistes.

NOTES

- 1) Katyn est située à quelques kilomètres de Smolensk.
- 2) Cf. Alexandra Viatteau, "La Dame de Katyn", par Daniel Bermond, in, L’Histoire, n°338, 2008.
- 3) Smolensk est située sur le Dniepr, à 370 kilomètres de Moscou. Entre le 10 juillet et le 10 septembre 1941, la bataille de Smolensk a opposé les troupes allemandes du Groupe d’armées du Centre et l’armée soviétique.
- 4) Kharkov est la deuxième ville d’Ukraine située à 400 kilomètres de la capitale Kiev.
- 5) Kalinine est située sur la Volga, à 160 kilomètres au nord-ouest de Moscou. De 1931 à 1990, la ville a été appelée Kalinine du nom de Mikhaïl Kalinine, dirigeant bolchévique, honoré de son vivant comme bien d’autres responsables soviétiques. La ville aujourd’hui a retrouvé son premier nom : Tver.
- 6) Cf. Le Petit Gaillard, 8 mai 1943.
- 7) Par "massacre de Katyn", on désigne à la fois les crimes commis dans la forêt de Katyn, mais aussi ceux qui ont été perpétrés contre les militaires polonais à Kharkov et à Miednoïe (Russie). La forêt de Katyn en est devenue le symbole.



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