Est ici exploré le double aspect, politique et religieux, d’un ensemble de penseurs juifs radicaux de la fin du XIXe siècle aux années trente. Tous - excepté Bernard Lazare (1865-1903), auquel est consacré un chapitre final - appartiennent à la Mittle-Europa : à la différence de la Russie ou de la Pologne, où l’intelligentsia juive va souvent - jusque dans l’émigration aux États-Unis - tourner le dos au religieux, associé à la superstition et à l’obscurantisme empêchant la libération des masses parias au profit d’un matérialisme marxiste ou anarchiste, du bundisme ou du sionisme, et également de l’Europe occidentale qui a connu plus anciennement émancipation et assimilation, une frange significative des intellectuels ou écrivains juifs radicalisés de culture allemande ou austro-hongroise - Gustav Landauer (1870-1919), Martin Buber (1878-1965), Franz Kafka (1883-1924), Ernst Bloch (1885-1977), György Lukacs (1885-1971), Franz Rosenzweig (1886-1929), Walter Benjamin (1892-1940), Ernst Toller (1893-1939), Gershom Scholem (1897-1982), Erich Fromm (1900-1980), Léo Löwenthal (1900-1993) - va connaître, à différents degrés, sur fond de révolte néo-romantique anti-bourgeoise souvent nourrie par l’anarchisme, et dans un double contexte sociologique d’assimilation et d’exclusion d’une partie des emplois, un processus intellectuel très singulier de rencontre avec des éléments appartenant à la tradition messianique ou à la Kabbale.
Ce réseau intellectuel aimanté par l’utopie messianique non dans un sens traditionaliste, mais moderne et socialiste, est abordé à travers la notion wébérienne (venue de la sémantique de l’alchimie !) d’affinité élective, qualifiant un jeu de correspondances-attirances significatives, d’adéquations pouvant aller jusqu’à la confluence et à la fusion ; le messianisme juif, ainsi, catastrophiste, déployant la catégorie-clef de Tikkoun ("Rédemption", "réintégration des choses en Dieu" dans la rupture messianique), fait écho chez ces auteurs, chacun dans sa singularité, avec l’utopie révolutionnaire, tout particulièrement libertaire : la plupart en effet ont été marqués - parfois avant un passage au communisme ou, en exil aux États-Unis avec la montée du nazisme, au libéralisme - par l’anarchisme : Kafka fréquente des organisations libertaires praguoises dans sa jeunesse ; Buber et Scholem - l’historien du kabbalisme et des courants juifs hérétiques du sabbatéïsme et du frankisme - sont imprégnés d’anarchisme religieux comme, sous une autre forme, l’important - et qui a souvent marqué ces penseurs - Landauer, qui participera à la République des Conseils de Bavière et sera tué lors de sa répression. Un autre aspect également souligné par l’auteur est souvent leur attrait, préalablement à leur redécouverte du judaïsme - notamment par les écrits de Buber sur le hassidisme et les légendes -, et sur fond de religiosité panthéiste ou athée, (...)
Le livre sur l’Exode : 1940, La France du repli : l’Europe de la défaite sous la direction de Max Lagarrigue, plus de 30 contributions dont Stanley Hoffmann, Jean-Marie Guillon, José Gotovitch...