Arkheia, revue d'histoire

Le PCF dans le Sud-Ouest : centre et périphérie

Par Max LAGARRIGUE
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Article publié dans
Suppléments
Max Lagarrigue : historien, spécialiste du communisme rural, il a notamment publié : Renaud Jean. carnets d’un député paysan communiste (Atlantica, 2001).

Les sources utilisées pour cet article ont quelques particularités qu’il convient d’expliquer. La politique de libéralisation, entreprise depuis déjà une année pour le dépouillement des fonds détenus à la bibliothèque marxiste de Paris, nous a permis de constituer une documentation archivistique inédite. La période est d’autant plus intéressante que cette documentation interne et strictement confidentielle porte sur une époque clé, celle du Front populaire et, ce, jusqu’en 1938.

Cette partie se consacre à l’utilisation de ces sources. La densité de celles-ci est telle que notre partie ne souffrira pas trop de leur quasi exclusivité. La documentation que nous mettons en valeur est composée de trois sortes d’archives :

- Des rapports détaillés de délégués du Comité central qui ont pour fonction de donner un éventail de la manière dont les directions fédérales fonctionnent.

- Des lettres, des rapports, des comptes-rendus d’instructeurs qui tentent de remettre en équilibre une fédération en difficulté.

- Des comptes-rendus de tournées de délégations. Ceux-ci ont l’intérêt de nous rapporter des informations à l’échelle de la cellule ou de la commune.

Pratiques et méthodes du “ centre ”

Le tout forme un ensemble assez homogène où la prolifération littéraire des permanents, dépêchés sur place, semble correspondre à un problème épineux difficilement conciliable. Cette inflation, quasi-admnistrative, de rapports, de comptes-rendus n’est pas sans rappeler celle qui émane du commissaire spécial ou du Préfet. A la différence des rapports que nous avions consulté dans nos recherches précédentes, ceux-ci ont la particularité de ne pas être trop hermétiques. Précis, clairs et concis, les délégués et particulièrement les instructeurs ne s’embarrassent pas de la phraséologie habituelle et abondante des rapports émanant du Bureau régional ou du “ Rayon ”. En visite, le délégué du Comité central a pour tâche dans un premier temps de rencontrer la direction “ régionale ”. Le délégué, dont la venue est annoncée, participe dans la journée à une Conférence de région. Cette Assemblée a un caractère souvent exceptionnel, provoqué par ce visiteur qu’il est tout autant. Si les rapports incisifs des délégués se détachent du discours fleuve de la propagande marxiste-léniniste, ils ne manquent pas de souligner tout fait qui ne correspond pas à la grille de lecture émise par le “ centre ”. Waldeck Rochet, dépêché en Corrèze, conclut dans un rapport lors d’une Conférence régionale :

"Les progrès pourraient être plus grands avec une bonne direction de notre travail. Le secrétariat est assuré par Bourdarias et Biaugaud, camarades sans aucun doute dévoués, mais on constate chez Le camarade Bourdarias certaines opinions et pratiques sectaires. Et puis surtout, il néglige par trop les problèmes d’organisation et de direction. Par exemple, la conférence régionale a été très mal préparée. Pas de rapport écrit, mais une simple convocation envoyée quelques jours à l’avance. Le rapport oral qui a été présenté par Boudarias n’a ni été préparé ni discuté, mais fait au pied-levé ; aussi il ne contenait pas une analyse approfondie de la situation régionale. Il en est de même des autres rapports et interventions ”.

Ces remarques sont courantes dans les rapports, elles reflètent non moins les faiblesses oratoires ou organisationnelles des militants locaux que l’état bureaucratique dans lequel les cadres du PCF sont moulés. Qui plus est, lorsque la Conférence régionale ne se déroule pas selon un rituel précis, les délégués ne manquent pas de souligner que cette faiblesse est due au caractère socioprofessionnel de la “ région ”. Le délégué Léon Mauvais, à la suite de Waldeck Rochet, rend-compte des difficultés de la manière suivante : “ il apparaît que la représentation dans les conférences de rayon a été insuffisante comme d’ailleurs celle de la conférence Régionale, elle-même. Ceci provient de la composition sociale de la région très fortement paysanne (...) ”. Le rapport du syndicaliste a contrario du spécialiste des questions agraires, est teinté d’ouvriérisme. Son jugement se révèle ouvertement “ sectaire ” pour reprendre la phraséologie communiste. Stéphane Courtois le qualifie ainsi :

- “ Jeunes prolétaires encore dans la force de leur jeunesse, ce sont de purs “ staliniens ”, formés “ à la bolchevique ”, rompus à l’activisme, aux démarches clandestines, prêt a tout pour le parti. (...) l’Union soviétique (...) symbolise à leur yeux le mouvement ouvrier et révolutionnaire. Parmi les plus connus citons (...) Léon Mauvais ”.

Force est de constater que, comme dans les rapports préfectoraux, la personnalité des délégués rentre en ligne de compte dans les synthèses. Une recherche prosopographique aurait des effets bénéfiques. Pour cette recherche, nous nous sommes contentés des biographies disponibles. Ce problème n’est pas sans relation avec celui qu’a émis Pierre Laborie quant à la “ fabrication des rapports de Préfets ”. La visite dans une région d’un délégué du Comité central est rarement fortuite. Deux critères distincts semblent prédisposés à cette rencontre. Le premier d’entre-eux est un courrier adressé au secrétariat du Parti. Une simple critique d’un militant désabusé ou furieux envoyée à la direction du “ rayon ”, en passant par la cellule, une simple correspondance au Comité central peut mettre en route toute une procédure bureaucratique de contrôle, de régulation du problème relevé. Une seule missive ne suffit pas à faire déplacer un délégué. Néanmoins l’Appareil du Parti, bureaucratiser à l’extrême, prend soin de noter tout fait qui peut un jour ou l’autre être sujet à une affaire. Le second critère est plus naturel. La visite correspond à un "synode" dans lequel on étudie, on contrôle l’évolution de la situation de la “ région ”. Le rapport du délégué a dès lors une importance décisive pour la suite des opérations. La fréquence des rencontres est représentative de la santé d’une “ région ”. La “ région ” du Lot, par exemple, connaît durant la seule année 1938 les visites de quatre délégués. Cette fréquentation élevée du département quercinois n’est pas sans analogie avec les difficultés avec lesquelles la “ région ” est en prise. Avec un total de 41 jours de présence, la “ région ” lotoise figure au palmarès des fédérations les plus surveillées du Sud-ouest. Sa récente création en est sans doute l’une des raisons. Toutefois, les motifs invoqués par l’instructeur-délégué du Comité central n’y font pas allusion. L’inspection suscitée ou non par la “ région ”, se concrétise par un rapport sur l’état du Parti dans la zone contrôlée. Si ce dernier est peu favorable, il n’est pas systématique qu’une procédure se mette en place. L’élément qui autorise le plus souvent l’envoi pendant une durée au moins égale à 15 jours d’un instructeur, est la peur réelle ou imaginaire d’un “ déviationnisme ”. Il convient d’expliquer ce qui correspond à cette expression dans les rapports des délégués. Deux critères principaux semblent se rapporter au terme générique de “ déviationnisme ”. Il revient dans les rapports des délégués sous la forme d’une autonomie de certains “ rayons ” quant aux choix de leur gestion. Le “ rayon ” de Bergerac dans les rapports de Maurice Colin est pris à partie. La direction de celui-ci ayant au préalable délibéré en faveur d’une “ décentralisation du rayon ”, réfute les décisions du délégué qui est en désaccord avec cette décentralisation. Dès lors, Colin s’arrange pour focaliser le différent sur un militant, en le transformant en un véritable désaveu pour le Parti. Dans un second temps, la déviance plus en rapport avec la chronologie, celle des purges staliniennes, est découverte sous l’appellation de “ Trotskisme ”. Le rapport de R. Roucaute, après une semaine en délégation dans le Lot, en est un exemple. Les critiques émises par certains militants, moulés durant une décennie dans une ligne sectaire, contre “ la politique de main tendue ” du PCF, deviennent en un tour de main, une fois les responsables désignés, des militants “ trotskistes ” qui ont été manipulés par “ un instituteur pivertiste ”. Il est assez curieux que l’instructeur Sautel qui a séjourné deux mois dans ce département et qui a sillonné la grande partie de l’organisation n’ait jamais, sous quelque allusion que ce soit, rapporté de tels propos. La seule allusion qui n’a en rien le caractère que veut bien lui donner Roucaute est celle d’un délégué travaillant en collaboration avec Sautel : “ Malgré toutes les défaillances du Front populaire la masse est attachée à l’union dont l’évocation est toujours applaudie ”. Ce fait qui n’est pas isolé nous renvoie à la manière dont il faut traiter les sources. De même que les rapports préfectoraux, on remarque que les rapports d’un délégué et d’un instructeur sont sensiblement différents. Si ce dernier cherche inévitablement à valoriser son action de formateur en montrant dans ses nombreux courriers que la situation de la “ région ” s’améliore de jour en jour grâce à son action, le délégué du Comité central, espérant une promotion ou sachant qu’il va être lu par ses pairs soviétiques, ne favorise t-il pas, par excès de zèle, l’émergence d’opposants plus imaginaires qu’actifs ? Action qui le favorise et montre en définitive qu’il fait tout pour son parti. Le discours de Roucaute est suffisamment explicite à ce propos :

“ Il a été décidé qu’après la réunion publique de Bourdarias, ils essayeront d’entraîner de nouveaux camarades au Parti et feront deux ou trois réunions de la cellule d’Aynac, afin de détacher complètement de Laplaze et d’Ayrolles les trois éléments paraissant encore sains qui se trouvent dans la cellule. Une fois ce premier travail accompli ils liquideront complètement les trois éléments malsains et reconstitueront la cellule sur de nouvelles bases ”.

Une fois les procédures enclenchées, systématiquement les délégués qui succèdent à Roucaute en font état sous la forme d’un chapitre spécial, en fin de rapport, intitulé “ Du Trotskisme ”. L’instructeur Sautel, qui effectue un second séjour dans la “ région ” lotoise du 2 au 19 juin 1938, consacre deux pages entières aux activités des "hérétiques", sans utiliser le vocable de ses prédécesseurs. La seule allusion aux “ trotskistes ” se produit dans les propos suivants : “ On a déjà souligné la présence à Aynac d’un instituteur trotskiste membre du Parti socialiste nommé forestier, il y en a également un second à la Capelle-Marival à quelques kilomètres d’Aynac, un nommé Cadiergue ”. On appréciera l’utilisation du pronom indéfini “ on ” dans cette phrase, démontrant à la fois qu’il n’est pas l’auteur de cette constatation mais que tout de même il s’y associe. L’instructeur, qui passe environ un mois dans le Lot, se sent obligé de reprendre les condamnations. Il sait que la procédure est inextinguible. Toutefois, le discours de Sautel est toujours irénique : “ Leur (les instituteurs) influence agit sans doute sur notre cellule d’Aynac dont au moins 2 adhérents Souillac et Ayrolles sont d’anciens membres de la SFIO ”. A contrario de Roucaute et Mioch, Sautel ne cherche pas à donner l’estocade. Sa mission est de “ faire faire un pas en avant à la région ”. A deux reprises, il propose d’envoyer deux militants lotois “ à la prochaine école centrale de six mois ” pour constituer de futurs cadres pour une “ région ” qui en est dépourvue. Finalement, l’instructeur Sautel tient à résoudre au mieux les problèmes de la “ région ”. Ses semonces hiératiques contre des dissidents éventuels sont trop ostensibles pour qu’elles soient efficaces. Les accusés ne sont pas membres du Parti ou si peu actifs que ses attaques ne portent atteintes à personne. Sautel fait donc mine de tancer des opposants pour satisfaire sa hiérarchie et pour se préserver lui-même de toute admonestation. Il est mal venu pour le délégué suivant de ne pas rappeler ce fait sous peine de se faire taxer lui-même de trotskiste. Cette attitude est parfois sujette à un renchérissement. Le délégué suivant voulant démontrer également ses capacités à déceler “ l’action trotskiste ”, s’ingénie à témoigner que le mal n’a pu être endigué et qu’au contraire il se répand. Le successeur de Roucaute, François Mioch, ne trouve rien de mieux pour prouver la présence de “ trotskistes ” à Souillac que de déclarer :

- “ Situation plus grave à Souillac. L’attention de la direction régionale a été attirée par la baisse des abonnés au journal régional où de 60 nous passons à 15. La cellule qui théoriquement compte 28 membres, n’en réunit à ses réunions que 6. Les sympathisants se trouvent influencés par l’action des trotskistes ”.

Mioch se révèle plus judicieux que son prédécesseur. Roucaute se donnant du mal pour créer un foyer “ trotskiste ” dans une petite cellule rurale isolée dont l’influence hétérodoxe, même si elle est réelle, reste limitée aux membres de la cellule. Le “ camarade ” Mioch, quant à lui, justifie les erreurs et le manque d’activité de la direction régionale, et finalement, peut-être, son incompétence à résoudre les problèmes d’organisation et de recrutement, par la présence d’éléments “ trotskistes ”. Ceux-ci constituent de véritables “ boucs-émissaires ” pour le délégué qui ne manque pas de “ féliciter le passage de l’instructeur Roucaute qui leur a permis de voir plus clair sur le danger que constitue le trotskisme ”. Les attaques sont dirigées contre un ennemi, quasi-transparent, mais que l’on peut reconnaître : “ Dans cette commune (Souillac) où Malvy est maire, nous avons deux conseillers municipaux sur une liste communiste. C’est l’un deux, un nommé Delmas, qui n’est pas membre du Parti, mais qui aux yeux de la population passe comme tel, qui nous porterait le plus grand tort.. Il a appartenu autrefois au parti, ainsi qu’à la franc-maçonnerie ”. Ces attaques permettent à Mioch et à Roucaute de détourner les regards du secrétariat général du Parti de leurs propres difficultés à résoudre les problèmes de la “ région ” lotoise. Quant à Sautel dont le séjour est reconduit après le passage éclair de Mioch, son discours, même s’il légitime les propos de ses prédécesseurs, a deux fonctions. L’une correspond à la logorrhée communiste. Sautel est contraint de faire allusion, aux “ trotskistes ”. De facto, l’instructeur réalise une véritable autocritique, se sentant en porte à faux après les rapports de Roucaute et Mioch. L’autre est beaucoup plus fine, il s’ingénie à créer un contexte dans le respect de la phraséologie de son parti, qui lui permet, sans s’exposer, de dévoiler des dysfonctionnements émanant de la politique du “ centre ”.

“ Une liaison constante aiderait énormément nos camarades et les empêcheraient de se laisser influencer par des éléments étrangers au parti, comme c’est le cas actuellement pour le camarade Bourgnoux ”.

Sautel récupère le danger “ trotskiste ”, sans le désigner explicitement et montre que si celui-ci a pu prendre racine, c’est que la faute incombe à la direction du Parti qui ne se préoccupe pas suffisamment de ses fédérations. Il illustre son propos en utilisant un “ camarade ” dont le péché est de s’être “ laissé aller à adopter une attitude hostile vis à vis des fonctionnaires ”. Néanmoins, Sautel ne s’arrête pas à cette constatation. Il continue par l’intermédiaire des paroles de “ Bourgnoux ” à faire remarquer à sa hiérarchie que le comportement des militants ruraux à l’encontre du Parti ne peut se modifier que si la Direction avance des propositions concrètes en leur faveur : “ une telle position l’amène à dire que le parti ne fait pas assez pour les paysans, et fait trop pour les fonctionnaires ”. Après avoir amené cette constatation, il montre en définitive que la faute n’incombe pas à Bourgnoux : “Il faut rappeler ici que dans l’important mouvement de défense paysanne du Lot, pratiquement nous n’avons guère que Bourgnoux comme militant actif ”. Cette dernière remarque n’a t-elle pas pour effet d’enrichir les vœux quant à l’envoi en formation de militants lotois dans les écoles du Parti ? Par ailleurs, en concluant que “ la conférence paysanne qu’a assuré le camarade Mioch n’a pas été suivie par une amélioration sensible de notre travail paysan. Il est donc de toute nécessité de faire participer davantage les copains du parti au mouvement paysan ”, Sautel sort un peu de l’ombre. Reléguant sa marionnette, il s’expose. D’autre part, en critiquant les manœuvres de son prédécesseur, il rompt le silence corporatiste. Il met en valeur les véritables problèmes, tout en montrant que les faiblesses de la “ région ” n’ont pour genèse ni les agissements d’“ éléments étrangers ”, ni nécessairement le caractère socioprofessionnel dominant du département, la paysannerie. La consultation de la correspondance de Renaud Jean confirme que le “ centre ” a depuis longtemps une attitude caractérisée par “ l’indifférence absolue à l’égard des problèmes paysans ”. Dans cette missive à Maurice Thorez, Renaud Jean souligne les positions ouvriéristes de la Direction :

“ Les préoccupations et les intentions des camarades qui parlent au nom de la direction du Parti à la commission agraire ne sont pas de nature à nous laisser espérer qu’il sera un jour possible de travailler utilement (...) Ils sont parfaitement d’accord avec les singulières conceptions du camarade Ramier : combat à outrance contre l’immense majorité des métayers et contre la masse des petits propriétaires considérés les uns et autres comme les ennemis du parti... ”.

Les propos du lot-et-garonnais ont l’avantage d’être clairs : “ au lieu de militants nous voici condamnés à n’être que les employés du bureau. Cette situation dure depuis des mois (....) ”. Le “ tribun ” des paysans ne palabre pas dans des discours emphatiques en faveur de l’URSS et de la “ classe ouvrière ”, il réclame des “ mots d’ordre que les paysans comprennent ”. Il est explicite sur l’absence de politique agraire au sein du PCF :

“ Ces conclusions ne modifieraient en rien notre opinion sur l’absence de politique paysanne des directions successives du Parti communiste français. Ce serait s’illusionner que de s’imaginer qu’une propagande écrite ou orale, pour aussi sérieuse et vigoureuse qu’elle fut faite à propos du plan quinquennal et de la collectivisation dans l’URSS suffirait à résoudre les problèmes paysans français, ou plutôt à nous dispenser de les résoudre ”.

Sautel ne fait que remettre à l’ordre du jour un état de fait que Renaud Jean n’a jamais cessé de clamer, celui de ne plus “ tenir une attitude purement négative ” à l’encontre des ruraux. Les antiennes de la bureaucratie du PCF à l’encontre de l’atonie des fédérations rurales ne sont-elles pas justifiées par le manque de volonté de certains membres éminents du Parti d’animer une réelle politique en faveur des paysans ? Renaud Jean, véritable acteur d’une politique paysanne dans le PCF est isolé par ses prises de position contre la ligne “ classe contre classe ”. Le PCF focalisé depuis la Bolchevisation dans une politique ouvriériste où il se représente comme “ l’avant-garde ” de la “ classe ouvrière ”, est conduit à s’auto-exclure de tout mouvement paysan. Renaud Jean face à un parti communiste et des dirigeants velléitaires en vient à s’exclamer :

“ Faites délibérément les paysans-travailleurs en ennemis ou bien proclamer la nécessité de les conquérir mais en prenant systématiquement tout au contraire contre eux sur ce qui est pour eux la question essentielle cela revient exactement au même, c’est les rejeter dans les bras de la bourgeoisie ! ”.

Renaud Jean réclame un véritable aggiornamento dans les instances du parti communiste français pour résoudre la “ question paysanne ” :

“ Il nous faudrait en premier lieu, poser publiquement devant tous les membres du parti la nécessité du travail parmi les paysans. Puis renforcer et ressusciter notre propagande. Expliquer les causes de la crise et surtout de ses diverses manifestations dans l’agriculture. Montrer ses conséquences fatales : menace de guerre impérialiste (mais essayer de ne plus prophétiser quant à la date : la volte-face effectuée à propos du danger de guerre impérialiste “ imminent ” en 1928 et dont on ne dit plus mot en 1931 dans l’appel du parti à propos du 1er Mai n’est pas de nature à diminuer le désarroi des adhérents paysans et ouvriers qui nous restent (...) La préparation révolutionnaire est, avant tout, non pas éducation mais action (...) toutes nos forces doivent se tendre en vue de déclencher l’action de classe à la campagne, seule l’action de classe arrêtera notre recul (...) Action autour de revendication immédiates (...) L’intervention de la direction du parti auprès des directions des régions (...) auprès des unions pour les revendications soient dressées sur la base de la situation réelle du prolétariat terrien : il faut sortir du cadre étriqué de quelques spécialités (bûcherons, horticoles) pour entreprendre une campagne méthodique parmi la masse des salariés agricoles ”.

Le délai de réponse de Maurice Thorez aux appels de Renaud Jean confirme en soi le faible intérêt que le secrétaire du PCF porte à “ la situation des campagnes ”. Sa dialectique est à la fois discursive et dilatoire. L’interprétation qu’il donne de l’échec du parti communiste pour “ prendre la tête des masses paysannes ” est caractéristique d’un parti politique “ ultra-gauchiste ” : “ Sans doute tu as raison de souligner que notre Parti n’a pas su encore prendre la tête des masses paysannes. Cela tient à ce que nous ne savons pas lutter pour que les paysans acceptent nos revendications et pour lesquelles, dans certains cas, ils combattent. (...) Il nous appartient de faire le travail nécessaire pour montrer dans l’action aux paysans, à travers leurs luttes revendicatives, que le parti communiste est le seul parti capable de conduire les paysans pauvres à la victoire sur le capitalisme ”.

Les rapports que nous mettons en valeur témoignent d’une part que les hiérarques du parti communiste ont un intérêt mesuré pour les maux de la paysannerie. L’utilisation pragmatique de la phraséologie dogmatique du Parti est un véritable outil pour les délégués du Comité central. Experts en la matière, ils l’utilisent pour noyer l’absence de politique cohérente et continue du PCF dans les campagnes. D’autre part, ils nous enseignent sur les pratiques internes du parti communiste français après la Bolchevisation. Les missi dominici se rodent aux pratiques et à la discipline du Parti, les visites en Province constituant une étape dans le cursus honorum des permanents. La bureaucratie du “ centre ”, le discours et le comportement doctrinaires de cette armée de permanents semblent en être une des composantes. Cette documentation n’en apporte pas moins des renseignements précieux sur l’état des fédérations communistes que nous étudions. Elle nous permet de comparer l’influence réelle du PCF dans les campagnes françaises avec la représentation, par l’intermédiaire de sa propagande, qu’il donne de sa propre réussite. Cette source nous autorise également à croiser les informations que collectent les Préfets et ainsi, pouvoir mesurer l’importance que l’administration veut bien attribuer aux communistes dans les départements. Excessifs ou réservés, les rapports des hauts fonctionnaires et des Renseignements généraux ne figurent plus comme l’exclusive source du chercheur. La documentation interne du PCF est un matériau neuf mais qui ne fait pas “ table rase ” de l’historiographie antérieure. Elle permet d’accréditer, d’enrichir, de modérer les recherches des historiens qui n’ont pu ,de leur temps, bénéficier de ces sources.

L’état de “ régions ” rurales

Pour mettre en évidence l’état des “ régions ” rurales, nous nous proposons d’en comparer trois : la Corrèze, le Lot et le Tarn-et-Garonne. Les rapports des délégués sont prolixes quand il s’agit de rappeler les dysfonctionnements des “ régions ”. Le Lot et le Tarn-et-Garonne constituent un noyau identique dans les récits des missi dominici. C’est en terme peu élogieux que “ l’Appareil ” y est décrit. Trois invariants reviennent inlassablement sous leur plume : les problèmes d’organisation, de “ déviationnismes ” et de gestion des organes de presse.

Des organisations chaotiques

Les problèmes “ d’organisation ” découlent, d’après-eux, de l’absence de cadres dans ces “ régions ”. L’instructeur Sautel lors de sa première visite du Lot découvre “ toutes les faiblesses du Parti dans le Lot ”. L’organisation y est lapidaire. Sautel donne l’exemple de Gourdon qui n’est pas unique où “ il n’y avait pas de comité de section, sur les 6 cellules, au moins 4 n’avaient aucune activité ”. Les cellules rurales, dépourvues de directives restent “ des mois sans réunions ”, l’activité des militants en est réduite au point où “ un certain découragement se manifeste parmi les adhérents ”. Les dirigeants cadurciens sont décrits comme débonnaires, Sautel discutant “ avec le camarade Doucet ” reconnaît qu’il est “ un très bon copain, mais pas très fort politiquement et manquant un peu d’expérience ”. Cette situation s’aggrave lorsque Barrières “ victime d’un accident ” ne peut plus pour un temps diriger la section, personne ne le remplace. La section comprenant tout l’arrondissement cadurcien, les liaisons avec les cellules sont inexistantes. La cellule de Montcuq qui “ n’a jamais été visitée ” ne s’est pas réunie “ depuis 4 mois ”, par exemple. A l’instar de la “ région ” du Tarn-et-Garonne, l’organisation lotoise centralise son activité aux alentours du siège de la direction régionale. Si Montauban est au centre du département, ce qui n’empêche pas l’isolement de nombreuses cellules situées aux frontières du département, la direction fédérale est complètement excentrée au nord du département, dans la petite commune des “ Quatre-Routes ”. Cette situation aggrave les problèmes de communication et rend le contrôle des cellules inexistant. A ce sujet, l’opinion de Sautel se modifie au cours de son séjour. Arrivé le 28 janvier, Sautel écrit après 10 jours sur le terrain : “ En tout malgré les difficultés de communications actuelles, la région devra continuer à avoir son siège au Quatre-Routes, et Feix comme secrétaire ”. Ce jugement qui paraît comme définitif est influencé par les premiers jours passés dans le chef-lieu cahorsin. Qui plus est, c’est l’une des seules fois où un des permanents du Parti fait mention de l’existence du secrétaire régional. Agé de seulement 30 ans, sa nomination à la direction du Lot peut-être interprétée comme un avancement dans la hiérarchie du Parti. Toutefois, cette mutation n’est pas fortuite. Issu d’une petite famille de paysan corrézien et aguerri par une bonne expérience mutualiste, Léon Feix est dépêché en terre de mission. On compte sur sa connaissance du milieu rural pour redresser l’une des fédérations paysannes les plus faibles. A la fin de son séjour, l’instructeur analyse la situation d’une manière tout autre. Il n’est plus persuadé du bon sens de ses premières affirmations. L’emplacement de la direction lotoise excentrée “ à l’extrémité ” septentrionale du département, aggrave “ les difficultés de communication ”. Le transfert du siège fédéral à Cahors devient pour lui une priorité qui “ permettrait de réaliser un meilleur travail et d’assurer une meilleure liaison ”. Néanmoins, se rendant compte à la fois des résistances et de l’extrême faiblesse locales, il conclut : “ Malheureusement, l’état actuel du Parti et la faiblesse des cadres dans cette localité ne permettent pas de réaliser immédiatement une telle chose ”. Suite à cette description chaotique de la “ région ” lotoise, ne peut on pas trouver surestimer le constat que nous livre Pierre Laborie lorsqu’il déclare : “ Beaucoup plus homogène dans sa doctrine, solide dans son organisation, le parti communiste n’est encore qu’une force politique minoritaire dans le département... ” ? Par ailleurs, M. Laborie fait remonter la perte d’audience du parti communiste lotois à la date clé de novembre 1938. Les positions prises contre la Paix de Munich et l’échec de la Grève nationale du 30 novembre le déstabilisant. Cette interprétation s’avère et reste pertinente. Néanmoins nous pensons que le poids du Parti dans cette “ région ”, avant les événements de l’automne 1938, est réduit à une étroite “ couronne ” de militants. L’existence de l’UDP (Union de défense paysanne) du Lot peut laisser croire à une forte représentation communiste, cependant l’influence du P.C. dans cette organisation est limitée. Les rapports de Sautel à ce sujet sont particulièrement précis :

“ Il faut rappeler ici que dans l’important mouvement de défense paysanne du Lot, pratiquement nous n’avons guère que Bourgnoux comme militant actif. Dans le journal paysan du Lot, bien que le directeur en soit la camarade Cassagnade, de nombreux numéros paraissent sans qu’il y ait un seul article signé par un militant paysan du parti, alors qu’il y en a à profusion écrits par les socialistes ”.

Dans son compte-rendu de février 1938, il en conclu que la “ région ne suit pas avec l’attention nécessaire ce mouvement. Elle n’a pas la liaison nécessaire avec les camarades y militant. Il faudra que de nouveaux camarades participent à l’activité des comités, écrivent dans le journal (...) Une telle attitude amène à faire reporter toute la responsabilité à un ou deux camarades (...) Il convient d’indiquer que l’Union de défense paysanne défend les revendications paysannes que nous mêmes défendons et qui sont inscrites dans le programme du Front populaire ”.

A partir de ce constat, la rupture de “ l’automne 1938 ” est un critère moins sensible qu’il n’y paraît. L’organisation et l’influence du parti communiste dans le Lot sont restreintes bien avant cette date, son importance est surtout due au crédit que lui accorde l’administration préfectorale et la propagande anticommuniste. La surestimation de l’autorité du parti communiste est peut-être due au fait que son audience est plus forte que son organisation. La nouvelle fédération tarn-et-garonnaise a un sort peu différent. Le délégué en tournée, examinant la situation locale, fait des remarques identiques : “ il y a dans ce département un manque de cadres et partant de là une organisation a peu près nulle ”. La direction est délaissée à un seul “ camarade, Pédurand ”. Celui-ci cumule comme Barrières les postes de la “ région ”, la trésorerie et le “ travail pratique ”. Roger Pédurand, issu des jeunesses communistes, est un très jeune secrétaire fédéral, n’ayant que 23 ans lorsqu’il accède à ce poste. La fédération décrépite est vide de cadre. Son seul recours est Pédurand. Poliomyélitique, Roger Pédurand ne peut aisément entreprendre la visite de toutes les cellules de la fédération. C’est ce qui fait déclarer au délégué Colin que “ chaque cellule se débrouille comme elle peut et en pratique les rayons ne fonctionnent pas, n’existant que sur le papier ”. L’isolement et la “ faiblesse politique ” des cellules, totalement délaissées par la direction, engendrent des situations quelque peu cocasses. Colin signale :“ à Castelsarrasin où nous avons une cellule d’entreprise, la cellule avait décidé une délégation auprès du patron pour exiger le renvoi des ouvriers non syndiqués ”. La situation de l’organisation tarn-et-garonnaise, en octobre 1936, est inchangée en octobre 1938 lors de la tournée de propagande organisée par le Comité central. Le délégué abonde, après une visite de toutes les sections et cellules de la fédération, dans le sens de ses prédécesseurs :

“ la région est mauvaise, très faible, tant comme direction qu’en tant qu’effectifs. La direction régionale n’existe pas en fait. Elle est confiée dans les seules mains du secrétaire qui a beaucoup de bonne volonté, qui se dévoue pour le parti, mais à qui il manque encore de savoir travailler et surtout de faire travailler les autres (...) département très faible, comme cadre surtout, en ce qui concerne l’organisation ”.

La “ région ” de la Corrèze offre des perspectives un peu plus réjouissantes. Waldeck Rochet, qui dirige la conférence régionale en tant que délégué du Comité central, trouve le Parti “ en grand progrès en Corrèze. Il a la confiance des masses. Les jeunes se tournent vers nous ”. Néanmoins, il ne lui échappe pas que “ le camarade Bourdarias ” qui dirige le secrétariat régional avec deux autres militants “ néglige par trop les problèmes d’organisation et de direction ”. La Corrèze, a contrario du Quercy, est une pépinière de nouveaux cadres. La direction tétracéphale, et Vazeilles qui sans être officiellement au secrétariat de la région est un membre très influent, engendrent une “ lutte de clan ”. La fougue du jeune Boudarias est semble t-il à l’origine d’un antagonisme avec Marius Vazeilles dont les fonctions ont été sensiblement restreintes. Ce dernier est à la fois le créateur de la première organisation syndicale paysanne d’obédience communiste, la Fédération des travailleurs de la Corrèze, et l’instigateur de l’implantation de la SFIC corrézienne dont il est le secrétaire fédéral durant au moins une décennie. Qualifié comme un militant “ peu doctrinaire ”, Marius Vazeilles, de 20 ans l’aîné de Bourdarias, est peu rodé aux pratiques de la bureaucratie du Parti. Homme de terrain, pragmatique et clairvoyant, il est comme Renaud Jean un militant de la vieille garde qui ne se complaît pas dans la rhétorique creuse. Waldeck Rochet, face à cette situation, conclut : “ Il faudrait au secrétariat régional, un militant nouveau, organisateur se passant en dehors et au-dessus des clans ”. Ces propos ne sont pas en faveur d’Antoine Bourdarias qui aux dires de Rochet a “ négligé par trop les problèmes d’organisation et de direction ”. Cette admonestation du délégué à l’encontre de Bourdarias, qui ne semble pas prendre ces remarques au sérieux, lui vaut un mois plus tard, lors du Comité régional du 16 février 1936, d’être déposé des fonctions qu’il occupait au secrétariat de la “ région ”. La présence à nouveau de Waldeck Rochet à cette conférence régionale n’est pas sans relation avec la mise à l’écart temporaire de Bourdarias. Ce dernier, ayant refusé d’admettre qu’il avait “ négligé l’organisation ”, commet une faute en ne se pliant pas à la discipline du Parti, c’est-à-dire l’autocritique. Waldeck Rochet constitue un nouveau secrétariat dont la composition socioprofessionnelle est quelque peu surprenante pour un département à dominante rurale. Le secrétaire Clovis Chirin et son adjoint Robert Chieze sont tous deux ouvriers à la Manufacture d’armes de Tulle. Volonté d’homogénéisation de la Direction ou de satisfaire la hiérarchie de son parti, le choix de Rochet n’en finit pas de surprendre, lui qui est pourtant un “ spécialiste des questions agricoles ”. Cette situation ne peut être que transitoire. Léon Mauvais, à la suite de Rochet, souligne que les “ faiblesses d’organisation ” persistent. Le secrétaire Chirin se déclare “ secrétaire provisoire ”, ce qui confirme le fait que la direction fut nommée le 16 février par Rochet, autrement dit par le “ centre ”. Dans les conclusion de son rapport, Léon Mauvais insiste sur le fait qu’il faille “ régler la question du secrétaire régional ”. Le plébiscite en faveur de Bourdarias des militants de la “ région ”, est souligné par le délégué qui n’émet aucun veto à sa réhabilitation.

Des militants “ sectaires ” où anti-ouvriériste ?

Les appointés du “ centre ” se plaignent du “ sectarisme ” des militants des régions qu’ils visitent. Cet épithète recouvre plusieurs significations dans les rapports des délégués. D’ailleurs, il ne semble pas que cette expression soit essentiellement issue du changement de ligne annoncé lors du VIIIe Congrès national du PCF. Dès la fin des années 20, des rapports de Conférences régionales émettent cette position. Celle-ci correspond moins à l’intolérance ou au dogmatisme de quelques adhérents épars qu’à l’idée que les militants ne sont pas suffisamment fanatiques pour observer les mots d’ordre “ ultra-gauchistes ” du Parti. Le délégué de la CR de la région “ Garonne ” en février 1932 qualifie ainsi le sectarisme : “ C’est la non-confiance ” en “ la combativité des ouvriers ” qui “ sont un mur entre notre parti et les travailleurs ”. Les “ déviations sectaires ” se manifestent donc lorsque “ le travail de la direction ” est gêné dans l’application de ces directives ouvriéristes. Des militants comme Renaud Jean ou Marius Vazeilles, au fait de la politique qu’il est bon de mener auprès des ruraux pour qu’ils acceptent d’adhérer ou de confier leurs suffrages au PCF, sont conscients que les directives de la Bolchevisation et de la ligne “ classe contre classe ” sont plus un désavantage qu’un adjuvant. Ce sectarisme décrit par les délégués, est celui que présente Sautel contre Alfred Bourgnoux lorsque ce dernier responsable du travail dans l’UDP du Lot se plaint que le “ parti ne fait pas assez pour les paysans, et fait trop pour les fonctionnaires ”. La critique contre l’Appareil ou contre la ligne est dès lors considérée comme un acte de “ sectarisme ”. Dans un second temps, le “ sectarisme ” renvoie à la notion courante d’intolérance. C’est de cette manière que Rochet l’utilise quand il attribue cette défaillance à Bourdarias :

“ Il parle de l’attitude des radicaux et des socialistes ; de ses explications, il ressort que l’on n’a pas toujours appliqué de façon large notre politique de Front populaire. Bourdarias exprime d’ailleurs sur ce point quelques opinions un peu sectaires ”.

Le vocable communiste est double. Sa traduction et son interprétation sont fortement dépendantes de la ligne du Parti. D’une manière simplifiée, on peut résumer que lorsque le PCF est engagé dans une coalition de Gauche, à l’exemple du Front populaire, la phraséologie du Parti renvoie à la notion ordinaire du sectarisme, c’est-à-dire à l’idée d’étroitesse, d’intolérance. Dans les périodes “ d’isolement classiste ” le vocable s’inverse, prenant un sens contraire à la définition de l’expression sectaire. On peut dire que durant ces périodes la qualification de “ sectaire ” signifie pour le parti communiste que ses militants ne sont pas suffisamment sectaires ; dans le sens où les adhérents émettent des desiderata quant à l’application complète des directives.

La presse communiste régionale, l’état de “ région ” contrastée

La force d’un parti se mesure en dehors de son organisation et de l’homogénéité de sa doctrine, à l’état de sa presse. “ Une presse est l’expression d’une bonne organisation, mais un journal prospère aide à renforcer celle-ci en étendant le rayonnement de son action ”, se plaît à dire Rolande Trempé. S’il est un point où le parti communiste dans le Sud-ouest a des difficultés, c’est bien dans celui de ses organes. Avant la décentralisation de la région “ Garonne ”, l’organe du parti communiste, la Voix des Travailleurs, est dans une situation critique. Néanmoins, le contexte et particulièrement la ligne “ ultra-gauchiste ” du PCF accroissent les difficultés des militants de province. La situation après la victoire du Front populaire modifie t-elle le poids de la presse communiste ? Les délégués sont attentifs en ce domaine plus encore qu’aux questions de “ déviationnisme ”. Deux organes nous semblent correspondre aux vœux de comparativité que nous nous sommes imposés : “ Notre Quercy ”, journal communiste lotois, et “ Le Travailleur du Centre-ouest ”, organe de la “ région ” communiste du Limousin qui comprend la Corrèze, la Creuse et la Haute-Vienne. Si dans leurs contenus, les deux organes apparaissent aux lecteurs similaires, leur création et leur gestion sont opposées. Le Travailleur du Centre-ouest naît bien avant le programme du Rassemblement populaire. Son origine correspond à un resserrement de l’organe de la Corrèze, le Travailleur de Corrèze, et de ceux de la Creuse et de la Haute-Vienne. Les difficultés issues de la ligne “ classe contre classe ” obligent les “ régions ” à s’unir pour continuer à faire paraître un organe dans les trois “ régions ”. La fusion de la presse locale correspond également à un resserrement idéologique émanant de la Bolchevisation. La création de l’organe lotois, “ Notre Quercy ”, correspond aux résultats des élections législatives de 1936. Jean Cassagnade a mis en ballottage dans l’arrondissement figeacois le député sortant socialiste (USR), Anatole de Monzie. L’organe Limousin, empêtré dans les difficultés financières, est repris en main par le “ camarade Chausson ”. Rodé aux méthodes de gestion et de vente, étant lui-même un chef d’entreprise, Chausson fait progresser les ventes du journal. En seulement huit mois, il parvient à augmenter de 53.87% les abonnements. Les tirages, qui oscillaient entre 2.800 et 2.900 numéros en 1935, passent à 6.000. La pratique systématique de la vente à la criée semble gonfler les ventes. Ce succès se cantonne à la “ région ” de la Corrèze comme le démontre notre tableau :

% des ventes par abonnement et par région % par abonnement octobre 1935 % par abonnement, juin 1936 Progression au numéro
Corrèze 44.88% 58.08%+ 901
Haute-Vienne 40.64% 31.51%+ 160
Creuse 5.72% 4.84%+ 35
Paris et la Seine 8.74% 7.44%+ 53

Toutefois, la “ région ”Corrèze ne détient que l’administration du journal. Celui-ci est encore “ confectionné ” à Limoges. Dès lors, revendiquant les résultats obtenus, Chausson, soutenu par le secrétariat régional, réclame “ instamment que l’administration, la rédaction et l’impression du journal soient faites dans (la) région, c’est à dire Tulle ”. Waldeck Rochet est d’accord “ avec eux à ce sujet puisqu’aussi bien les chiffres sont là, et montre que les résultats obtenus sont en Corrèze ”. Le Travailleur du Centre-ouest, qui redevient le Travailleur de Corrèze, reflète la bonne santé de la “ région ”. Les résultats électoraux obtenus par la figure de proue du mouvement communiste en Corrèze, Marius Vazeilles, le confirment. Recueillant 35% des suffrages exprimés au premier tour, la circonscription d’Ussel, connue sous le nom de plateau des Millevaches, offre, pour la première fois dans ce département, un mandat de député au communiste Marius Vazeilles. L’image que nous renvoie l’organe lotois correspond à la situation d’anémie de la “ région ”. Le parti communiste lotois en 1936 peut se targuer d’avoir un hebdomadaire, ce qui est en soi un exploit pour une telle “ région ”. Le Tarn-et-Garonne, par exemple, doit attendre la Libération pour créer un hebdomadaire fédéral. “ Notre Quercy ”, l’adjectif possessif implique pour nous deux sens. D’une part, il renvoie à l’idée du particularisme propre à la région. Les communistes montrent par là leur attachement et leur racine lotoise. Ils cherchent à créer un mur contre les autres formations politiques qui d’après-eux sont plus parisiennes que quercinoises. D’autre part, la création de l’hebdomadaire correspond au retournement de la ligne du Parti vers une propagande “ gallocentrique ”. De facto, le journal du PCF se doit de recourir à un titre qui s’attache à un sol et qui renvoie à des références historiques populaires propres à la population lotoise. Force est de constater que la francisation et le particularisme du vocabulaire communiste ne portent pas leurs fruits en ce qui concerne l’organe du parti communiste lotois. En une année, l’hebdomadaire “ Notre Quercy ” accuse une dette de “ 14.239 francs ”. Les perspectives sur la fin de l’année 1938 montrent que le passif s’élèvera à “ 30.000 francs ” si rien n’est fait. Avec un tirage de 1450 numéros par semaine la “ région ” exagère l’étendue de son lectorat. Effectivement, les abonnés ne représentent que 31% des ventes ce qui revient à dire que les 69% restant sont des invendues. Cette situation désastreuse semble incomber, aux dires de Sautel, au “ manque total d’administration ” et au “ manque de contrôle de la direction ”. Des discussions entre le délégué et la Direction du B.R. s’engagent à ce propos. Les militants lotois acceptent de nommer “ une nouvelle administration ” qui “ devra mettre les affaires à jour et établir un budget ”. Le secrétaire fédéral, Léon Feix, reléguant les propositions de Sautel, préfère “ réorganiser l’administration et poursuivre l’expérience actuelle pendant encore quelques semaines ”. Malgré toute la “ bonne volonté du camarade Monteil ”, nouvel administrateur à la place de Daniel Barrières, la situation est difficilement récupérable avec les moyens financiers de la “ région ”. Tous les bénéfices réalisés avec les fêtes et bals du Parti sont “ engloutis par le journal ”, ce qui nuit considérablement “ au développement du Parti dans le Lot ”. Le bien fondé de la parution de “ Notre Quercy ” est sérieusement mis en doute. Son interruption est une question de semaines. Celle-ci intervient lors du Comité régional réuni dans la commune communiste de Lamothe-Fénelon, le 14 juin 1938. En présence de l’instructeur Sautel le CR suspend le tirage, le dernier “ numéro étant celui du 18 juin ”. Deux mesures sont prises. “ Il faut ” d’une part adresser une lettre expliquant aux abonnés les raisons “ pour lesquelles nous ne pouvons continuer à paraître ”, l’arrêt de l’abonnement étant compensé par l’envoi de numéros de “ la Terre ou de la Vie ouvrière ”. D’autre part, un “ gros ” effort est réclamé “ à toute l’organisation du Parti ” en vue d’organiser des fêtes. Les bénéfices réalisés “ serviront en grande partie à couvrir le déficit de gestion de Notre Quercy ”. L’aventure éditoriale du parti communiste lotois se conclut par un échec patent. Néanmoins, l’existence de “ Notre Quercy ” était-elle durable à long terme avec la concurrence d’un éditorial SFIO dont le prix à l’abonnement est 25% moins cher ? Par ailleurs les paysans n’avaient nul besoin de lire “ Notre Quercy ” pour connaître le programme des communistes. L’organe de l’UDP du Lot leur suffisait. Les rapports et missives des missi dominici sur les trois “ régions ” que nous avons choisies, nous décrivent des situations et des perspectives contrastées. Deux tendances nettes se détachent, celle d’un “ Quercy ” (Lot et Tarn-et-Garonne) lourdement handicapé par l’insuffisance de son encadrement et les faiblesses idéologiques de ses dirigeants et celle d’une “ région ” corrézienne dont l’évolution est comparable au Lot-et-Garonne, où l’implantation ancienne du mouvement syndical paysan et la personnalité de Marius Vazeilles créent une situation très favorable au parti communiste. Le désintérêt et l’inactivité de Cassagnade sont un élément qui a certainement dirigé une partie des paysans, favorables à certaines idées émises par le Parti au sein de l’UDP, vers les partis traditionnels. Nous constatons des différences entre les “ régions ”. Cependant une constante est visible dans tous nos départements sous la forme d’une résistance, voire d’un véritable refus dans l’application du programme de Rassemblement populaire.

Résistance au changement ou “ sectarisme ”, le Front populaire ou le mythe du rassemblement

Le Front populaire est un événement historique où les hagiographies sont nombreuses. La majorité d’entre-elles s’efforcent de vanter les positions républicaines et antifascistes du parti communiste français ou les décisions du gouvernement S.F.I.O., en mettant en oeuvre par exemple l’Office national interprofessionnel du blé en août 1936. Ces faits sont avérés mais ils n’éclairent que la partie visible de l’iceberg. Ils font rarement état des positions “ ultra-nationalistes ” du parti communiste, des résistances de la “ base ” au programme du Rassemblement populaire, du refus de la “ francisation ” par les militants.

“ La France aux français ”

Deux cas dont nous ne savons s’ils sont représentatifs nous ont semblé intéressants. L’instructeur Sautel met en relief une situation qui n’est pas sans équivoque pour le parti communiste, parti qui se représente comme le Parti de l’antifascisme et qui apporte son aide à la République espagnole en lutte contre l’hydre franquiste. Dans la préfecture cadurcienne, le secrétaire de la cellule “ Pasionnaria ”, un certain “ camarade Ichard ”, est qualifié de “ sectaire ” et irritant. Jusque là rien de particulièrement troublant si ce n’est que ces allégations lui sont attribuées pour son attitude à l’égard des militants étrangers. La cellule “ Pasionnaria ” comme son nom l’indique est influencée soit par un groupe communiste qui a voulu manifester son attachement à la lutte menée par Dolores Ibarruri, soit par la présence d’une forte proportion d’Espagnols, ou bien les deux à la fois. Si la première idée ne nous est pas confirmée, la présence d’Espagnols l’est. La cellule comprend “ 6 français et un italien ” et le “ reste ” est “ composé par des Espagnols ”. Les communistes français sont minoritaires, ils représentent seulement 20% de l’effectif. Les Espagnols groupant 23 adhérents constituent les trois-quarts de la cellule. Il est difficile d’affirmer qu’il s’agit là de positions personnelles de Pierre Ichard dont on dit qu’il “ est loin d’avoir la sympathie des copains ” et “ qu’il se livre à des remarques inopportunes et inconsidérées ”, ou si ces positions correspondent aux idées “ ultra-nationalistes ” du Front français. Force est de constater que le résultat est sans appel. La cellule “ Pasionnaria ”, la plus importante de Cahors, voit son effectif s’effondrer avec l’abandon du groupe espagnol. Un fait, outre la personnalité peut-être singulière d’Ichard, confirme que son attitude est liée aux mots d’ordre du Parti. Ichard, vieux militant qui fut secrétaire adjoint du groupe socialiste avant le congrès de Tours, joue un rôle dominant dans l’application du programme de Rassemblement populaire. Délégué au Comité de coordination socialiste-communiste, il est à la tête de l’Union tant clamée par le parti communiste avec le “ parti frère ”. Son comportement apparaît peu cohérent dès ce rapprochement. Par ailleurs, il ne reçoit aucune sanction mais, au contraire, est chargé d’établir cette Union et devient archiviste de l’UD-CGT réunifiée. Son “ sectarisme ” est, nous semble t-il, très sélectif. Ichard est-il tout simplement xénophobe ? Ce qui n’est plus vraiment incompatible avec la nouvelle ligne chauvine du PCF.

Une francisation à “ contre-courant ”

Nous l’avons dit, la politique qu’annonce le PCF à Villeurbanne veut rompre avec la phraséologie révolutionnaire comme l’annonce Marcel Cachin à la tribune du Congrès :

“ Nous avons appris maintenant à parler au peuple, nous avons simplifié des exposés dont l’argumentation d’un dogmatisme rébarbatif faisait peur à tout le monde ”.

Toutefois, cette politique de surenchère patriotique que mène le PCF est manifestement loin de faire l’unanimité des militants. La plus fameuse critique est celle émanant d’André Ferrat. Ce dernier, avec un courage certain, admonesta la “ politique thorézienne devant le Comité central ”. Deux autres exemples correspondent à une attitude similaire. Si elles sont moins spectaculaires que celle de Ferrat, elles n’en sont pas moins la preuve d’une résistance à l’assimilation des tendances cocardières qu’inocule la nouvelle ligne. La victoire aux élections municipales de mai 1935 des listes de Rassemblement populaire se manifeste lors du rendez-vous commémoratif de la prise de la Bastille, le 14 juillet. Si ces manifestations témoignent d’une réintégration des valeurs patriotiques et des principes de la Révolution française dans l’identité du PCF, on assiste à une assimilation de façade. Ce rejet de la confusion du PCF, parti de la “ lutte des classes ” avec le “ parti rouge ”, c’est-à-dire le parti “ en guerre ” contre le Clergé de type radical-socialiste, est patent lors de la manifestation du 14 juillet 1935 à Montauban. Le Républicain du Tarn-et-Garonne regrette que “ le drapeau tricolore, celui du Valmy, ne flottait pas à côtés du drapeau rouge ” et que “ la Marseillaise, celle du 10 août, ne sonnait pas en même temps que l’Internationale. On n’entendait pas retentir à la fois les deux grands cris historiques : Vive la Nation ! et Vive la Révolution ”.

L’interprétation kriegelienne veut qu’il y ait là opposition entre la vieille génération issue de la Bolchevisation et celle du Front populaire. En Tarn-et-Garonne le conflit entre générations se produit en 1932, en pleine ligne “ classe contre classe ”, les jeunes militants s’accaparent une direction régionale inexistante. Le conflit ne se produit pas entre générations mais bien contre l’amalgame que tente de réaliser la Direction du parti communiste français entre le rouge “ classiste ” et le rouge des anti-calotins du XIXe siècle. C’est ce que nous rapporte Jean Berlioz, délégué du Comité central, dans son rapport sur le Lot-et-Garonne :

“ Le défaut général des camarades, c’est leur sectarisme, on ne veut pas mettre de drapeaux tricolores dans les salles, on ne fait rien, au contraire, pour se rapprocher des socialistes ; la politique de la main tendue n’est acceptée que du bout des lèvres...”.

Les militants lot-et-garonnais qui ont pourtant mis en place une active organisation pour l’élaboration du programme du Rassemblement populaire sont réfractaires à la fusion des deux partis “ rouges ”. Les résistances aux valeurs nationales des militants communistes témoignent des symboles et traditions internes au mouvement communiste. Le refus du drapeau tricolore ou de l’hymne national indique la réussite de la Bolchevisation du Parti. Celle-ci a transposé l’histoire nationale des militants français sur celle de l’URSS. De là naît la difficulté pour eux d’intégrer des symboles qu’ils ont refoulés et combattus comme étant ceux de la Droite.

Une discipline électorale mal acceptée

Le programme de Rassemblement populaire prévoit un accord lors des scrutins électoraux entre les trois partis de la Gauche : les radicaux, les socialistes et les communistes. Cette alliance n’est pas neuve pour les radicaux et les socialistes qui se sont déjà unis lors du Cartel des gauches en 1924, par exemple. Si le programme du Rassemblement populaire est pour les uns une entente élargie de la plate-forme politique du Cartel aux communistes ou pour les autres une application de la discipline républicaine pour “ barrer la route au fascisme ”, dans la pratique le retrait en faveur d’un candidat que l’on a considéré, parfois plusieurs années, comme un ennemi politique s’avère plus complexe. Les élections législatives de 1936 dans le Tarn-et-Garonne témoignent de cette difficulté. Les communistes, disciplinés, se désistent tous au second tour en faveur des candidats radicaux. Toutefois, ces désistements se font dans la douleur. Le secrétaire, Roger Pédurand, dans un article publié entre les deux tours dans La Dépêche de Toulouse, manifeste son désarroi devant l’obligation qui est faite aux candidats communistes de se désister pour des candidats radicaux, hostiles au Front populaire :

“ Considérant que le citoyen Daille qui a soutenu jusqu’au bout le cabinet Laval s’était placé ainsi en dehors du Front populaire (...) nous avions déclaré que nous ferions tout pour que le citoyen Daille ne soit plus le candidat du Front populaire au second tour (...) Ce n’est pas sans un haut le cœur que les communistes voteront pour le citoyen Daille mais nous ne voulons pas faillir aux engagements pris par nos camarades Cachin et Thorez ”.

Se réfugiant dans les slogans antifascistes, le secrétaire appelle à reporter les suffrages des électeurs communistes en faveur des candidats radicaux pour lutter contre la “ réaction ” du Marquis de Boulancy d’Escayrac Lauture et un candidat de “ la ligue des jeunes patriotes ”, Augarde. L’obéissance à la hiérarchie du Parti reste la seule valeur unanimement respectée par tous les militants, le “ parti ayant toujours raison ”. Néanmoins, certaines fédérations manifestent leur résistance à cette politique consensuelle. La “ région de la Dordogne ” dépasse le cadre communément admis de la phraséologie oppositionnelle. Un véritable antagonisme prend naissance, non pour les élections législatives mais pour les élections cantonales d’octobre 1936 entre la Direction de la “ région ” Périgourdine et le “ rayon ” de Bergerac.

C’est par une missive adressée au secrétariat du Parti que le secrétaire fédéral, Toulza, annonce les prémisses de l’Affaire “ d’Issigeac ” :

- “ Le rayon de Bergerac nous informant (...) de son intention de désister notre candidat pour le socialiste SFIO contre le candidat radical-socialiste. (....) le secrétaire régional s’éleva contre cette tactique qui ne pouvait être que néfaste au Front populaire et demanda au rayon de désister notre camarade en faveur du candidat du Front populaire le plus favorisé en l’occurrence le radical-socialiste. (...) L’accord ne pouvant se faire par communication téléphonique, nous nous sommes rendus à Bergerac (...) le camarade Saumagne et Broussou ont renouvelé leur opposition à notre décision ”.

Suite à ce camouflet, Toulza contacte le “ centre ” par téléphone pour qu’il fasse pression sur le “ rayon ” bergeracois. Il réclame instamment, face “ à l’attitude ” des militants de Bergerac qui “ sont en désaccords avec la politique du Parti ”, l’organisation d’une Conférence de ce “ rayon, dès que possible ” avec la présence “ d’un délégué du C.C. jouissant d’une grande autorité ”. Nolens Volens, les militants du “ rayon ” de Bergerac après réception d’une lettre “ par avion ” du “ centre ” déclarent, en “ communistes disciplinés ”, avoir “ la plus entière confiance en les camarades du Comité central ”, le candidat se désiste au profit du candidat radical. C’était sans compter sur l’opposition irréductible de la cellule concernée, celle d’Issigeac :

“ La strict (sic) application des directives du Front populaire ne nous impose l’obligation du désistement au profit du Parti radical que pour le cas où nous nous trouvons en présence d’un péril réactionnaire.(...) La situation, dans le canton ne présente rien de tel ; c’est pourquoi, usant de nos droits imprescriptibles d’auto-disposition sur le plan local, l’Assemblée générale des cellules du canton (...) a pris décision de désister notre camarade, Tabouy (...) au profit du camarade Martial Belugue, candidat SFIO.(...) La masse est souveraine nous semble t-il lorsque les décisions qu’elle prend le sont dans l’application de la discipline la plus stricte (...) Nous sommes et restons persuadés qu’autre chose qu’un Ukase d’où qu’il vienne est nécessaire ”.

La pression exercée par la Direction fédérale est telle qu’elle provoque un flot de démissions dont celle de Roger Broussou, dirigeant du “ rayon ” bergeracois. Le Comité régional, un an après, fait encore mention des bouleversements qui ont ébranlé toute la région :

“ La direction régionale depuis la Conférence régionale de novembre (1937) ” enregistre “ depuis cette date que les désaccords politiques qui s’étaient fait jour dans plusieurs cellules, ont été aplanis. Des cellules qui avaient démissionné ont repris leur activité ”.

L’antagonisme sur l’application électorale des choix émis par la Direction fédérale s’est finalement transformé en bataille rangée entre le Périgourdins et le Bergeracois. Le secrétaire Toulza est contraint de démissionner et la fédération de Dordogne, durant plus d’une année, s’essouffle en querelles intestines.

La large ouverture opérée par Thorez en faveur des “ classes moyennes ” et des Catholiques, tout en claironnant “ l’amour des communistes pour le pays ”, porte un rude coup aux militants. Ces derniers reçoivent un véritable coup de massue. Il leur faut oublier tout ce pourquoi ils ont lutté durant une décennie. Que de retournements, et en si peu de temps, pour les militants qui doivent glorifier et intégrer les valeurs nationales, eux à qui on enseignait encore un ou deux ans plutôt comment lutter contre la République “ en voie de fascisation ”. L’alliance avec la SFIO, dont on qualifiait les membres peu de temps auparavant de “ sociaux-fascistes ”, de “ sociaux-traîtres ”, semble ne pas être si mal vécue par les militants communistes. Pour preuve, le récit de Léon Mauvais qui se plaint lors de son séjour en Corrèze de l’attitude un peu trop zélée des militants en faveur de l’unité avec la SFIO :

“ Il existe, sans conteste, une confusion politique en certains endroits, sur nos rapports entre la SFIO et nous. (...) D’autre part, à Argentat les camarades n’ont rien trouvé de mieux que de faire un drapeau portant les inscriptions du PCF et du partic socialiste. ainsi que la faucille et le marteau et les 3 flèches, symbolisant d’après-eux le Front populaire ”.

L’oeil bienveillant du “ centre ” se révèle véritablement comme une machine implacable contre toute forme de “ déviationnisme ” ou tout récalcitrant un peu trop bruyant. Les délégués et les instructeurs, malgré leur personnalité, n’en sont pas moins un des engrenages. Nonobstant, la conclusion de Stéphane Courtois n’est pas si éloignée de la réalité : “ Les rapports des cadres ne lui font (le Parti) entendre que ce qui lui plaît, ce qui est dans la ligne du moment, sans trop se soucier des préoccupations sociales ou économiques de la classe ouvrière. C’est à ce prix et après de nombreuses autocritiques que l’on fait un bon cadre communiste ”. Ils restent que les rapports que nous avons présentés témoignent des véritables problèmes des fédérations.

Par ailleurs, les “ régions ” rurales et leurs militants, s’ils acceptent des directives qui leur paraissent pour le moins en totale contradiction avec celles d’hier, exercent des résistances le plus souvent silencieuses qui grippent les roulements bien huilés de la machine. Elles nous témoignent de l’existence de différentes manières de militer dans le parti communiste français. La présence d’un Renaud Jean ou d’un Marius Vazeilles, suffisamment distants de l’œil du cyclone pour garder leur singularité, est un vecteur favorable à la bouture bolchevique. Nous pensons là, à l’instar des travaux précurseurs de Philippe Gratton, que nous sommes en présence d’un communisme singulier, un communisme rural. Les manifestations de résistances au changement en témoignent.



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