Bien au-delà de ce qu’expriment ces pourcentages, le nationalisme a provoqué au cours d’un long siècle d’histoire de profondes transformations dans la société basque. Quoique, selon plusieurs enquêtes, seulement un tiers des Basques ne se définisse plus comme « espagnol », mais seulement comme « basque » 1, on observe facilement qu’elle a intériorisé une bonne partie des présupposés du nationalisme, y compris les 60 % qui ne se considèrent pas nationalistes. C’est ainsi que la quasi-totalité des citoyens de la Communauté autonome basque (CAV) formée par les provinces d’Alava, Biscaye et Guipuzcoa se sentent plutôt basques qu’habitants de l’une de ces provinces – ce qui n’aurait sûrement pas été le cas il y a deux siècles. En outre, ils ont adopté un drapeau propre avec l’ikurriña et reconnaissent l’existence d’une identité basque au-delà des limites administratives espagnoles ; ils estiment évident leur droit à l’autonomie fiscale, ils donnent à leurs enfants des prénoms qu’il aurait fallu épeler il y a seulement vingt-cinq ans et, quoique presque tous aient le castillan pour langue maternelle, ils inscrivent ces mêmes enfants dans des cursus scolaires ayant le basque comme langue principale. En visitant le Pays basque, il est courant de constater comment les habitants truffent leur castillan de termes basques tels que « lehendakari » (président), « ikastola » (école basque), « ertzaintza » (police), « ikurriña » (drapeau), « jaurlaritza » (gouvernement), etc. – termes qui, curieusement, n’ont été inventés qu’il y a un peu plus d’un siècle par la linguistique nationaliste.
Pourtant, il faut fortement nuancer ce succès du nationalisme basque si l’on prend en compte ses deux grands échecs : le Pays basque français et la Navarre. Dans ces deux territoires il est bien moins influent que dans la Communauté autonome basque. Le cas de la Navarre, qui va nous retenir, est particulièrement frappant. Pour l’historiographie nationaliste, le royaume médiéval de Navarre aurait constitué le seul État basque de l’histoire, il serait le « berceau », la « mère » et les « racines » de l’Euskalleria ou, pour reprendre les termes du dirigeant indépendantiste radical Arnaldo Otegi, « notre Jérusalem 2 ».
Cependant, depuis le (...)