La « Grande guerre » de 1914-1918 suscita immédiatement des témoignages littéraires. Immergés dans la brutalité inédite d’un conflit total, des écrivains éprouvèrent le besoin d’exprimer l’horreur. Barbusse, engagé volontaire, fit paraître dès 1916 Le Feu, journal d’une escouade ; la même année, le premier volume du cycle Ceux de Quatorze rendit célèbre Maurice Genevoix, grièvement blessé aux Eparges ; Dorgelès donna les Croix de Bois en 1919. La liste est longue : Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars… L’entre-deux-guerres résonna longtemps encore des échos de la « Der des Der » : Louis-Ferdinand Céline (Voyage au bout de la nuit), Roger Martin du Gard, Jean Giono, restaient hantés, parmi tant d’autres, par cette expérience. Il est plus étonnant de la voir évoquée, près d’un siècle plus tard, par une jeune femme. Le conflit paraît si lointain, si difficile à comprendre pour des Européens accoutumés depuis un demi-siècle à la paix et peu portés à envisager de se sacrifier pour la patrie à l’heure où disparaît le service militaire. Pourtant, le dernier roman d’Alice Ferney – son cinquième titre chez Actes Sud – se propose de donner vie à des « gens ordinaires », confrontés à la guerre.
Le récit s’organise autour d’un couple de paysans landais. Jules Chabredoux est un fermier attaché à ses champs et aux horizons infinis de sa région, la mer et la forêt. La mobilisation d’août 1914 le sépare de ceux qu’il aime : sa mère, son épouse, Félicité, son fils mais aussi son chien, « Prince », acteur à part entière du récit. Son courage tranquille, son attention aux autres, sa loyauté en font un exemple pour ses camarades de combat, originaires comme lui du Sud-Ouest. Le lecteur découvre à travers leurs yeux l’enlisement du conflit, les souffrances des combattants (les obus et les gaz, le froid et la boue, la saleté et les rats…), leur révolte aussi contre la répétition d’assauts voués à l’échec. Il éprouve avec eux l’absurdité de cette mort qui frappe au hasard.
On jurerait qu’Alice Ferney a nourri son œuvre des travaux d’historiens qui renouvellent depuis une vingtaine d’années notre connaissance de ce conflit, en interrogeant la radicalité de sa violence tout autant que les ressorts qui ont permis aux individus de s’en « accommoder », non sans effets redoutables : Jean-Jacques et Annette Becker, Stéphane Audoin-Rouzeau, George Mosse, Antoine Prost… « Sa » guerre est une entreprise de déshumanisation, de « brutalisation » des comportements . Cependant, ce qu’il y a de plus humain chez les soldats qu’elle imagine résiste à la barbarie ambiante. Notamment grâce à la solidarité qui unit les membres du « groupe de base » qu’elle dépeint autour du lieutenant Bourgeois et de Jules.
Le plus nouveau est qu’elle fasse vivre également le conflit par les deux femmes que son héros a (...)
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