Arkheia, revue d'histoire

1914-1918 : La bataille de Bertrix

Par Michel Florens
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Article publié dans
Arkheia n°1
Auteur : Michel Florens ancien adjoint à la direction départementale des anciens combattants et victimes de guerre (ONAC), est président de l’association Mémoire 82.

Lorsqu’ils pénètent dans la forêt de Luchy, afin de rejoindre leur cantonnement de Ochamps, à quelques kilomètres au nord de Bertrix, dans les Ardennes belges, les soldats de la 33e Division d’Infanterie basée à Montauban sont loin de se douter que quelques cinq heures plus tard, ce 22 août 1914, la plupart des unités qui constituent cette division seront décimées et ce, en moins de cinq heures.

Tout a commencé par la réception de l’ordre de mobilisation générale reçu le 1er août 1914, à 15 h 30, à Montauban. Nos régiments, qui composent le 17e Corps d’Armée du Général Polline, embarquent dès le 5 août par voie ferrée pour rejoindre la frontière belge dans la région des Ardennes, se situant à l’est de Châlons-sur-Marne. La 33ème division est formée pour l’essentiel des unités suivantes :

- le 7e régiment d’infanterie de Cahors
- le 9e régiment d’infanterie d’Agen
- le 11e régiment d’infanterie de Montauban
- le 20e régiment d’infanterie de Montauban
- Trois groupes de canons de 75 du 18e Régiment d’artillerie de campagne d’Agen.

Ces unités débarquent dans le secteur de Suippes. Leur PC s’installa à Valmy : tout un symbole pour les Armées de la République. Jusqu’au 19 août, les unités progressent vers la frontière belge et ne la franchissent que sur ordre d’alerte générale le 20 août 1914. Acclamée en sauveur par la population belge, la Division s’installe dans le secteur d’Herbeumont. Ainsi, les prescriptions du Haut Commandement Militaire français sont respectées en rejoignant l’idée que “ le sort de la guerre se déciderait sur la ligne allant de Maestricht à Bâle “.

Le 22 août, ordre est donné de rejoindre le secteur de Bertrix. Nos soldats, lestés de leur paquetage de près de 40 kilogrammes, après une longue marche de plusieurs dizaines de kilomètres arrivent dans cette ville vers 10 heures du matin. La chaleur exceptionnelle pour cette région, laisse présager une journée torride !

La foule enthousiaste et rassurée par une pareille présence armée amie, les accueillit en héros. Des collations sont offertes à nos soldats fourbus. La plupart pense être arrivé au terme de l’étape de la journée et la déception est grande lorsqu’on leur annonce que le cantonnement est prévu, quelques kilomètres plus au nord, dans le village d’Ochamps. Nos soldats reprennent la route en grommelant.

A Bertrix, certaines personnes informèrent des officiers de la présence massive de soldats allemands dans les environs et particulièrement dans les forêts voisines. “ Ces bois sont farcis d’allemands, ils sont organisés et truqués depuis plusieurs jours ! “. Ces propos sont tenus comme exagérés. Pour atteindre Ochamps, les unités doivent traverser la forêt de Luchy avant de déboucher sur les prairies vallonnées qui précédent de un kilomètre le village. Le colonel Detrie, commandant le 20e de ligne, assure l’avant-garde du gros de la troupe avec un bataillon de son régiment. Avant d’entamer sa progression, il fait observer à ses supérieurs le danger de traverser une pareille zone sans d’importantes assurances. Ces commentaires ne soulèvent pas d’inquiétudes de sa hiérarchie, et les remarques même qu’il reçoit en retour, entament la bravoure du plus jeune colonel de France. Ce ne fut qu’au troisième ordre formel, et après avoir entendu de la part d’un Général du Corps d’Armée : “ Vous avez donc peur ! “ qu’il entraîne ses soldats dans la tourmente en leur déclarant :“Je vous emmène à la boucherie !“.

Dans ces conditions, la 33e Division d’infanterie s’engage dans la forêt longue de six kilomètres environ. Le gros du 20e est en avant-garde, vient ensuite les différentes batteries du 18e Régiment d’artillerie, intercalées par des compagnies du 20e et du 11e RI. L’arrière-garde est assurée par le gros du 11e RI. Vers 13 h 30, au nord de la forêt de Luchy, au débouché sur les prairies qui précèdent le village d’Ochamps, le troupe est accueillie par de violents tirs d’artillerie et de mitrailleuses adverses. Le colonel Detrie lance son unité sur les hauteurs de la chapelle de Ochamps, afin de déloger les nids de mitrailleuses ennemis. Plus de 3 000 hommes partent à l’assaut. Certains atteignent la chapelle et pénètrent même dans le cœur du village jusqu’au lavoir communal, mais ils sont vite taillés en pièce par l’artillerie ennemie. Dans la forêt, la surprise est également totale. L’infanterie adverse qui a infiltré le bois depuis longtemps, fusille à bout portant les batteries d’artillerie encombrées, et les éléments du 11e et du 20e intercalés. Nos soldats luttent dans ce bois de sapins et de hêtre touffus à armes inégales :"pantalons rouges contre tenue vert de gris ! “.

Afin d’enfiler les avenues du bois, les commandants d’artilleries font mettre en action leurs batteries. Toutes les munitions sont rapidement épuisées, y compris les obus explosifs, tirés “ à ricoché à 5 ou 6 mètres devant les pièces ! “.

L’arrière-garde de la division n’est pas mieux lotie. Prise en tenaille par des troupes d’infanterie et d’artillerie ennemie, elle est obligée de décrocher, non sans avoir vaillamment lutté au carrefour des Corettes, à la lisière sud de la forêt de Luchy.

Les pertes des deux côtés sont énormes. Les soldats se battent férocement, les Allemands, mieux organisés et préparés à l’avance à ce combat, sortent vainqueur. En cette soirée du 22 août 1914, il est à peine 18 heures et le 11e a perdu plus de 1.000 hommes.

Pour le 20e, placé en avant-garde, le bilan est désastreux. Son commandant, le colonel Detrie, est tombé, le drapeau du régiment a été pris et 389 hommes : soldats, sous-officiers et officiers manquent à l’appel ! Le 18e d’artillerie d’Agen déplore la perte de plus de 400 soldats et les cadavres de 474 chevaux jonchent le chemin qui traverse le bois allant de Bertrix à Ochamps. 27 pièces d’artillerie manquent sur les 36 de l’unité ! Le 7e de Cahors venu en soutien, laisse de son côté, 572 hommes. Le 23 août à 3 heures 50, le lieutenant De Jausiandy, commandant la 8e compagnie du 11e RI, est chargé par le commandement de réunir les “ débris “ du régiment en repli à Herbeumont, près de la frontière française en territoire belge. L’effectif total du régiment est de 524 hommes, sur les 3 348 qui ont quitté Montauban le 4 août.

Les jours suivants, la population belge martyrisée par les troupes d’occupation doit, sous la contrainte armée, enterrer en toute hâte, hommes et chevaux, tant la chaleur “ les avaient gonflés et noircis ! “. Ce qui est le premier contact des soldats tarn-et-garonnais avec l’ennemi demeura l’un des plus grand désastre humain de toute la première guerre mondiale pour notre région.


Réagir à cet article 3 Messages de forum
  • 1914-1918 : La bataille de Bertrix
    1er novembre 2008 19:47, par Muriel

    Bonjour,

    En faisant ma généalogie et en recherchant un arrière grand père inconnu, des langues se sont déliées dans les villages lotois, et j’ai découvert cet AGP, décédé à la guerre de 14, à la Bataille de Bertrix, document trouvé sur Mémoire des hommes. En une journée j’ai découvert le nom et le prénom d’un arrière grand père Sylvain Vermande et qu’il est mort en héros en Belgique.

    Le 11 novembre arrive bientôt et je vais pouvoir rendre hommage à cet homme qui a donné sa vie pour que nous puissions nous la vivre aujourd’hui et le réhabiliter en tant que tel. Pensez vous que si je pouvais entrer en contact avec le 11RI de Montauban, je pourrai avoir une infime chance de trouver une photo de lui ? Merci pour vos publications et pour le devoir de mémoire que vosu faites chaque jour.

    Muriel.


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  • 1914-1918 : La bataille de Bertrix
    23 janvier 2009 08:40, par grognet
    Bonjour, Je recherche toutes infos sur mon grand père le Colonel Détrie pour compléter son histoire http://membres.lycos.fr/grognet/memoire/ Bien à vous Jean-Louis Grognet grognet.jl@sfr.fr
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    • 1914-1918 : La bataille de Bertrix
      26 janvier 2009 10:48, par webmaster
      Cher Monsieur, Difficile de vous répondre en l’état, votre garnd-père a t-il eu des fonctions dans le Sud-Ouest, notre revue ne s’intéressant qu’à cette zone géographique. cdlt, M.L.
      Répondre à ce message

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